Edito Marraine

LIBERTÉ CHÉRIE

Camélia Jordana

Camélia Jordana©Paul Rousteau

De mes cigarettes tombent les cendres. Dans mes veines bouillantes coule le vin. Et c’est quand le vent racole que mes cheveux dansent une carmagnole effrénée. Le long des quais, comme des tops habitués, mes chevilles défilent, tranquilles. Ma peau connaît la peau. Elle rencontre de bien belles mains. Partout. Ma bouche embrasse de vieilles âmes. Tamponné par des formes robotiques, uniformes restant là, stoïques, mon passeport se ballade. Alors que mes yeux saluent, mon cœur lui s’interroge. Du papier, une ville où tout commence, un pays, une histoire, une patrie et des regards. Regards oubliés qui reprennent vie, qui s’installent. Calmement. Les regards d’hommes aux peaux pures sur celles d’autres hommes aux peaux brunes. Des reubeus comme on dit en français. Ces yeux-là défilent eux aussi, tels des models sur haut talons, le long d’une Seine pleine de bruine où coule le poids des os. Ils défilent à vive allure, sur un rythme bien connu, bien gênant, parfois gêné, mais dont la métrique elle, m’est parfaitement étrangère. Un rythme malheureux qui fredonnerait seul. Un rythme que jamais les Kids n’entonneraient, dans la rue ou ailleurs. Je parle là d’une génération qui observe, transmet, diffuse, aime, regarde elle aussi, partage et réagit. Celle qui pour des raisons qui lui appartiennent est Charlie ou ne l’est pas et défend ou non ses droits. La même qui aujourd’hui jouerait au-delà du réel. Cette génération dite amorphe. Celle-là même qui créé, invente, innove, devine, croit et avance, avec ou sans confiance, avec tant de désir, sans l’assumer toujours. Peut-être simplement parce qu’elle n’aurait plus d’autre choix. Jamais le regard de bruine ne traverse les yeux des Kids, sinon ceux de très peu d’entre eux. Les Kids vivent et se mélangent. L’arabe, le wolof ou le créole font partie intégrante du langage commun. Dans tous les cas, les Kids pleurent les Kids. Nos larmes n’ont pas de langue. Quand se pointe le temps des douces promenades sur le canal, nous pleurons ensemble, pensant à un Negresco, maintenant figurant au banc des tristes témoins de notre époque. Celle où rode la peur du délire de quelques pathétiques avatars ambulants. ” Ceux qui ne se sont pas fait remarquer ” disait Romain Gary. Alors on partage à nouveau, on aime toujours, on réagit encore ( comme on peut ), et on pleure les copains. Les rendez-vous sont pris, les débats ravivent les quelques braises restantes, et la tendresse qui n’est pas partie toute seule remplit une fois de plus la boîte à chaleur. On peut à nouveau crier dans les rues, afficher nos gueules peines de dents, danser chez les uns, rassurer les autres, croquer le soleil et prier un peu. Demander le bon et le juste sans certitude aucune d’une lumineuse apostrophe. 

Après tout cela, je chante.
Je rassemble pour raconter.
Je suis française.
Je suis reubeue.
J’ai 24 ans.
Voilà comme je suis libre.

Camélia Jordana